Israël : Quelle protection pour les femmes palestiniennes ? Rencontre avec Reem, Women Against Violence, Nazareth, 27 mars 2007

Les Palestiniens d’Israël, ou arabes citoyens israéliens, sont près d’un million. Victimes de discriminations racistes, citoyens de seconde zone, et partie de la population israélienne la plus touchée par le chômage et la misère, les femmes de cette communauté sont en plus toujours victimes de vieilles pratiques tribales et féodales, dont les « crimes d’honneur ». Longtemps taboue, cette question a été mise en avant comme question politique à partir de 1991 avec la création de l’organisation féministe Al-Fanar, puis la création de Women Against Violence[1] (Femmes contre la violence, qui a ouvert le premier refuge en Israël pour les femmes arabes victimes de violences) en 1992 et de la coalition Al-Badeel[2] contre les crimes d’honneur en 1994. En 2006, l’organisation féministe Kayan[3] avait lancé une large campagne contre les crimes d’honneur au sein de la communauté arabe d’Israël, mettant en parallèle les treize victimes de crimes « d’honneur » recensés en 2005 et les treize citoyens arabes d’Israël tués par la police en l’an 2000. Et toujours selon Kayan, huit femmes ont été assassinées « pour l’honneur » en 2006, chiffres qui n’est que celui des meurtres connus. Rencontrée le 27 mars à Nazareth, Reem, militante de Women against Violence, explique que dans le Néguev par exemple, des filles de familles bédouines « disparaissent » chaque année sans que personne ne sache où elles sont, ni même si elles sont encore en vie.

L’assassinat d’Hamda Abu-Ganem le 16 janvier 2007 à Ramle a relancé la discussion sur les crimes d’honneur en Israël et surtout la question de la En effet, Hamda était la septième femme de la famille assassinprotection des femmes et jeunes filles menacées de mort par leurs familles. ée en deux ans. Interrogée par le journal Ha’aretz, Aida Touma-Suleiman, directrice de l’organisation Women Against Violence, indiquait peu après ce meurtre : « Les assassins sont des criminels et la police doit les arrêter, mais elle regarde ailleurs, ne mène pas d’enquête et ne note pas l’acte d’accusation. (…) Ces vingt dernières années, il y a eut 24 exemples de meurtres de femmes à Ramle et Lod. Combien d’assassins ont été capturés ? Lorsqu’il n’y a pas de sentiment de sécurité, il est clair qu’on ne va pas partir et parler à la police puisqu’on sait qu’on sera ensuite menacé »[4]. Et, en effet, Reem explique qu’après chaque meurtre d’honneur, la police tient le même discours : même si tout le monde dans la famille voir dans le quartier sait qui est l’assassin, personne ne dit rien, ce qui rend impossible l’arrestation du coupable… « Voilà, dit Reem, une police qui est capable de savoir qui a fabriqué une bombe, de suivre à la trace des terroristes, de retrouver leur parcours en Irak ou au Pakistan, et qui serait incapable de savoir qui commet un meurtre en Israël ? ».

Bien sûr, dans le cas de la famille Abu-Ganem, les femmes ont, après le meurtre d’Hamda, parlé et témoigné[5]. Peu après que les femmes de la famille Abu-Ganem se révoltent et brisent le silence, Aida Touma-Suleiman faisait part de ses craintes : « Elles ont finalement fait éclater le cycle du silence et du sang, mais j’ai peur qu’elles soient blessées. Ces femmes seront abandonnées après qu’elles aient témoigné. Elles peuvent avoir été courageuses, mais en raison de cela elles ont aussi décrété une sentence de mort contre elles-mêmes. Les autorités doivent se préparer pour prendre soin d’elles. [6]» Et, malheureusement, ces craintes étaient justifiées. Le 21 mars[7], on apprenait que Y., la principale témoin, était portée disparue. La seule mesure de protection qu’avait prise la police lorsque Y. était retournée dans son quartier, fut de rencontrer son frère et de lui faire signer une déclaration « sur l’honneur » comme quoi sa sœur ne serait pas menacée… Et pourtant, en mars 2006 déjà, c’est quasiment le même scénario qui s’était produit avant le meurtre de Reem Abu-Ganem[8], une autre fille de la famille, assassinée à Lod par ses frères pour avoir refusé un mariage forcé et tenté de vivre avec l’homme de son choix. La police avait, là aussi, fait signer une déclaration sur l’honneur aux frères de la jeune fille avant qu’elle ne rentre dans sa famille. Elle a été retrouvée assassinée quelques jours plus tard dans une bouche d’égout de Rehovot. Dans les locaux de Women Against Violence, Reem fait le lien entre le meurtre de mars 2006 et la disparition de mars 2007 : non seulement il s’agit de la même famille, mais dans les deux cas la « protection » de la police vis-à-vis de femmes menacées s’est avérée complètement inefficace.

Le meurtre d’Hamda ne montre pas seulement l’absence de protection effective de la part de la police, mais aussi les lacunes de tout un système. En juillet, Hamda avait porté plainte pour violences et menaces de la part de son frère, puis, sous pression de la famille, elle était finalement revenue sur son témoignage, des membres de la famille avaient expliqué que la jeune fille serait atteinte de problèmes psychologiques, et cela avait suffit pour que le juge classe l’affaire sans suite. Tout fonctionne finalement comme si les femmes menacées de crimes d’honneur ne subissaient pas de pressions familiales, et tout le système judiciaire israélien démontre son manque total de compréhension de ce que signifie vivre sous l’oppression de l’honneur.

Une des campagnes de Women Against Violence est justement de permettre une meilleure compréhension du système et des crimes d’honneur. Des forums et une journée d’étude sont d’ores et déjà prévus à Ramle avec des médecins, des travailleurs sociaux, et la police. Pour cette journée, Women Against Violence avance l’argument suivant aux institutions israéliennes : « vous dites que vous ne pouvez pas faire face aux crimes d’honneur ? Alors voyons ce que nous pouvons faire ensemble ! ».

Dans leur lutte contre les violences faites aux femmes, les organisations féministes arabes d’Israël doivent se battre sur deux fronts, à la fois contre les pratiques et l’oppression patriarcales qui perdurent dans la communauté palestinienne, mais aussi face à la société israélienne qui a tendance à voir dans les crimes d’honneur un « problème interne à la société arabe » plus qu’une question de droits humains universels. L’argument ’multiculturel’, qui permet de justifier ou d’accepter d’une façon ou d’une autre les violences contre les femmes sous prétexte de ‘différences culturelles’, n’est finalement qu’une forme parmi d’autres de racisme. La lutte pour les droits des femmes, en particulier le droit d’être protégées contre les violences machistes, n’est ni « juif » ni « arabe », ni « oriental » ni « occidental », mais il s’agit d’une lutte pour les droits humains. La lutte d’organisations comme Women Against Violence pour les droits et la liberté des femmes arabes est un combat pour la dignité de l’humanité.

Fait pour ICAHK, 1er avril 2007


[1] Women against Violence

[2] Voir une présentation d’Al Badeel en français à cette adresse

[3] Kayan

[4] « Ramle murder was the seventh in the same family », Ha’aretz, 17 janvier 2007

[5] « Les femmes de la famille Abu-Ganem se mettent à parler des crimes d’honneur », Ha’aretz, 23 février 2007

[6] « Maintenant nous disons « ASSEZ »», Haaretz, 2 mars 2007

[7] « La principale témoin d’un crime d’honneur portée disparue », Ha’aretz, 21 mars 2007

[8] « Crime d’honneur à Lod » A 7, 6 avril 2006,

~ par libertefemmespalestine sur avril 2, 2007.

Une Réponse to “Israël : Quelle protection pour les femmes palestiniennes ? Rencontre avec Reem, Women Against Violence, Nazareth, 27 mars 2007”

  1. […] nous disons ‘assez !’ La principale témoin d’un crime d’honneur disparue Israël : quelle protection pour les femmes palestiniennes ? Ramle : procès sur “l’honneur de la famille” autour de la femme […]

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