La situation des femmes bédouines dans le Néguev

 

La situation des femmes bédouines dans le Néguev

Rencontre avec Safa, coordinatrice de Maan,

Forum des Femmes Bédouines du Néguev

Beer Sheva, 16 juillet 2007

Au sein de la société arabe israélienne, ou des Palestiniens citoyens d’Israël, les Bédouins, qui forment 25% de la population du Néguev, sont parmi les plus touchés par la misère, en particulier pour la moitié d’entre eux (près de 76.000 personnes) qui vivent dans les villages non reconnus. Il s’agit de villages que le gouvernement israélien ne reconnaît pas officiellement (entre autre parce qu’il voudrait en chasser les habitants pour pouvoir utiliser les terrains) et où aucun des services publics de première nécessité ne sont accessibles : ni électricité, ni eau courante, pas de transports en commun pour y accéder et pas forcément de véritables routes, avec toutes les difficultés aussi pour l’accès à la santé et à l’éducation. On trouve dans ces villages encore des filles qui n’ont jamais été scolarisées (bien que l‘éducation soit obligatoire jusqu‘à 16 ans en Israël). Cette absence de services publics et l’oppression patriarcale que vivent les femmes bédouines font qu’elles ne sortent jamais ou presque de ces villages.

 

La société bédouine en général, y compris dans les villages reconnus ou à Beer Sheva, reste très traditionnelle et patriarcale. La base de l’organisation reste la famille étendue, qui contrôle un territoire ou vit dans un village, et les mariages se font quasiment exclusivement au sein de la famille élargie. Selon Safa, depuis des années, elle n’a eut connaissance que de 3 ou 4 cas de jeunes femmes qui se sont mariées hors de leurs familles. Des jeunes filles sont ainsi forcées d’épouser, parfois comme deuxième ou troisième épouse, des hommes bien plus âgés qu’elles. Y compris la famille de Talab a-Sania, député à la Knesset, et qui comporte de nombreux universitaires et intellectuels, ne permet aux filles de se marier hors de la famille élargie, ce qui montre que les traditions tribales ne subsistent pas que dans les villages et touchent toutes les classes sociales. Quant à se marier contre la volonté de la famille, Safa ne connaît qu’un seul cas, vieux de quatorze ans, et les membres de la famille sont toujours à la recherche de la femme pour la tuer. D’ailleurs, si une fille fuit la famille, pour échapper à un mariage forcé par exemple, ce sont les autres femmes de la famille qui sont punies. Cela peut-être, par exemple, leur interdire de continuer d’aller à l’école et les emprisonner au domicile, ou punir la mère pour avoir « mal éduqué sa fille » et la rejeter de la communauté, la considérer comme une « mauvaise mère » et une « mauvaise femme », et dans des cas moins fréquent l’assassiner.

 

Si, comme toutes les femmes « nées musulmanes » d’Israël, les bédouines sont soumises au tribunal de la charia en ce qui concerne le divorce et le mariage (les questions du mariage et du divorce restent, en Israël, de la responsabilité des tribunaux religieux, juifs, musulmans ou chrétiens), l’interprétation de la loi islamique par le tribunal de la charia de Beer Sheva est vue selon les traditions tribales bédouines, et se trouve donc encore plus conservateur et anti-femmes que les autres cours musulmanes d’Israël. On peut, selon Safa, dire qu’il s’agirait d’une sorte de mélange de tribunal islamique et de justice tribale. D’ailleurs, contrairement aux autres cours musulmanes d’Israël, le tribunal de la Charia de Beer Sheva comporte deux salles d’attente : une pour les hommes et une pour les femmes, afin que la non-mixité des sexes soit respectée.

 

Un des grands problèmes auxquels doivent faire face les femmes bédouines, et qui n’est que très marginal dans le reste de la société arabe en Israël, est celui de la polygamie. Officiellement, la polygamie est interdite en Israël, mais ce sont les femmes qui se retrouvent coincées entre d’un côté les traditions et pressions familiales et de l’autre la législation. Les hommes pour contourner la loi utilisent deux moyens : soit épouser leur deuxième femme de façon traditionnelle, sans l’inscrire officiellement, soit divorcer officiellement tout en restant marier pour la communauté, de la première femme pour en épouser une autre. Entre 2000 et 2004, 91% des divorces prononcés par le tribunal de la charia de Beer Sheva était « par consentement mutuel » (soit le plus fort taux de divorce par consentement mutuel par rapport aux autres cours de la charia : ce taux est par exemple de 52,8% à Haïfa et de 53,4% à Jaffa). En donnant le livre « The Arab Woman in the Néguev : Realities and Challenges » édité par Maan en 2005, Safa tient à préciser : « tu verras que le taux de divorce par consentement le plus élevé est à Beer Sheva, ne crois pas que c’est parce c’est l’endroit le plus libéral, c’est parce que les femmes sont forcées à accepter ce divorce par leurs familles et la communauté». Elle cite ainsi des exemples de femmes qui viennent accepter un divorce par « consentement mutuel » en pleurant devant le tribunal. Un des principaux moyens de pression pour faire accepter la polygamie du mari à l’épouse sont les enfants. Selon la loi islamique et la tradition bédouine, la garde et l’autorité parentale revient au père pour les garçons à partir de l’âge de six ans et pour les filles à partir de neuf ans. Bien des femmes acceptent ainsi que le mari prenne une seconde ou troisième épouse pour pouvoir continuer à s’occuper de leurs enfants. La tradition bédouine veut alors que la première femme vive à côté du domicile de la seconde épouse où s’installe le mari (ou, si elle est considérée comme étant divorcée par la communauté, qu’elle retourne au domicile de ses parents). Bien souvent, la conséquence du second mariage pour la première épouse c’est qu’elle est complètement délaissée, y compris financièrement, par son mari. Or, c’est là qu’intervient la législation israélienne : considérant que, malgré le divorce, comme elle vit à côté du domicile de la seconde épouse, il s’agit en fait de polygamie, la femme dans cette situation n’a pas droit aux aides sociales. C’est ainsi que, finalement, la législation punit non pas le mari polygame mais la femme victime de polygamie.

 

Si tout le monde sait que les crimes « d’honneur » sont une pratique courante dans le Néguev, le fait que les villages non-reconnus vivent hors de la société israélienne et le poids des traditions, avec une véritable omerta sur le sujet, font qu’il est très difficile d’en connaître le nombre. Régulièrement des jeunes femmes « disparaissent ». Parfois, plusieurs membres de la famille se rendent au commissariat pour déclarer la « disparition » de la jeune femme, disparition enregistrée par la police sans qu’aucune recherche ni enquête sur un possible meurtre ne soient entreprises. Safa cite aussi le cas d’une jeune femme que Maan accompagnait et qui a « disparu ». Dans le village, la réponse était qu’elle serait « partie en voyage », alors que les traditions patriarcales interdisent aux femmes de voyager seules. Comme Reem de Women against Violence, Safa considère que cette inaction de la police face aux assassinats de femmes arabes vient d’un sentiment raciste qu’il s’agit de « problèmes internes à la société arabe » et qui ne concernent donc pas la police israélienne. On en revient à cette forme de discrimination qui n’offre pas aux femmes palestiniennes d’Israël de véritable protection face aux violences familiales. En 2001 et 2002, dix meurtres « d’honneur » ont été comptabilisés dans le Néguev, dont trois ont été commis publiquement devant tout le village. Une de ces victimes, âgée de 19 ans, a été exécutée devant la travailleuse sociale qui venait l’aider.

 

On retrouve la même omerta face aux suicides de femmes. Lors d’une réunion, Safa a récemment rencontré une femme docteur qui parlait du sujet, tabou dans la société bédouine. Il y aurait ainsi « beaucoup » de morts suspectes de femmes, survenues peu après leur passage chez un guérisseur traditionnel, et, surtout, après des événements comme des divorces, des mariages ou des viols. Le fait que les villages bédouins, surtout les villages non-reconnus, soient coupés du reste de la société israélienne, rend d’autant difficile l’aide aux femmes qui y vivent. Ainsi, si une femme, vivant dans un village non-reconnu, veut demander de l’aide à une travailleuse sociale, le seul moyen pour la rencontrer est que la travailleuse sociale se déplace en voiture. Et bien sûr, tout le village sera au courant qu’une travailleuse sociale est venue rencontrer cette femme.

 

Un changement, depuis 5 ou 7 ans, est que des jeunes femmes bédouines commencent à venir à l’université de Beer Sheva. Mais, selon Safa, si cela peut donner l’impression d’une certaine amélioration, cela ne signifie pas forcément qu’elles voient une amélioration de leurs statuts. Selon Safa, ce changement n’a pas pour base la reconnaissance du droit à l’éducation et à la culture pour les femmes, mais est plus stimulé par le besoin économique des familles. Ces jeunes femmes arrivent à l’université en minibus et retournent dans leurs villages le soir même à 18 heures, bref n’ont ni le temps ni l’espace pour bouger librement. De plus, même à l’université, elles restent sous le contrôle des familles. Safa explique que par exemple, si une de ces étudiantes bédouines retire son voile traditionnel (qui n’est pas le voile islamique) pendant la journée, sa famille lui interdira de continuer ses études et elle se retrouvera recluse dans son village.

 

Face à cette situation, l’organisation de Maan, Forum des Femmes Bédouines du Néguev, a pour but de coordonner la nécessaire lutte féministe dans un contexte particulièrement difficile. Créé en 2000, Maan se présente comme un regroupement d’organisations de femmes dans le Néguev afin de rendre leurs luttes plus visibles et plus efficaces. Parmi les points essentiels sur lesquels Maan focalise son action on peut citer l’éducation, la violence contre les femmes, les filles et adolescentes en détresse, l’emploi et les créations d’emploi pour les femmes, la polygamie et les droits des femmes face aux tribunaux islamiques, tribaux et civils. De nombreuses réunions d’informations sur les droits des femmes ont ainsi été organisées dans les villages, réunions où les femmes font aussi part de leurs souffrances. Bien sûr, en lançant la lutte pour les droits des femmes dans le Néguev, les militantes de Maan doivent faire à l’opposition de réactionnaires qui les accusent de vouloir « pervertir » ou « occidentaliser » les femmes bédouines. Depuis janvier 2007, Maan a aussi ouvert des possibilités de consultations et de soutien juridiques avec une avocate de l’organisation qui a déjà accompagné 21 femmes devant les tribunaux pour les aider à faire respecter leurs droits. C’est un début dans une lutte, qui sera certainement longue, dans une région et une communauté particulièrement traditionnelles, mais nécessaire pour que les femmes qui y vivent puissent se voir reconnaître leur statut d’êtres humains à part entière.

 

Fait pour ICAHK, 16 juillet 2007

 

Pour contacter Maan :

Maan, POB 3412, Beer Sheva, Israël

maanegev@walla.co.il

Fait pour ICAHK, Beer Sheva, 16 juillet 2007

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~ par libertefemmespalestine sur juillet 23, 2007.

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